Art & Design

ENSA Dijon

01.12.2014
→ 06.02.2015

Résidence

Florian Bézu

Atelier d'artiste

Florian Bézu par Jill Gasparina 

Texte écrit à l’occasion de l’exposition personnelle Torses, octobre 2014, Florence Loewy, Paris, France

 

Je n’ai aucune idée de l’effet que peuvent produire les œuvres de Florian Bézu sur leurs spectateurs. En se plongeant dans les iridescences de ses céramiques, dans les détails minuscules des altérations chimiques qu’ont subi les objets, les choses imprimées ou les photographies, chacun pourra former son goût. Mais je ne crois pas qu’il s’en soucie : il ne cherche pas plus à séduire qu’à repousser son public, et encore moins à faire son éducation esthétique.

Dans l’introduction de Going public, Boris Groys écrit que « la politique de l’art a moins à voir avec son impact sur le spectateur qu’avec les décisions ayant conduit en premier lieu à son émergence. Cela signifie que l’art contemporain doit être analysé non pas en terme d’esthétique, mais plutôt en terme de poétique. Non pas de la perspective de celui qui consomme l’art, mais de celui qui le produit »[1]. La poétique des œuvres de Florian Bézu est d’une grande cohérence. Elle se constitue dans un ensemble de tensions formelles et symboliques toujours répétées, à l’échelle de ses pièces comme de ses expositions. La lourdeur et la légèreté, le brutalisme et la préciosité, la célébration et la mélancolie, la gourmandise et la toxicité, l’opacité et la transparence, l’empathie et le sadisme, la verticalité et l’horizontalité, la gravité et l’enfance, la beauté et le dégoût, la rocaille et la canaille s’opposent systématiquement (la liste reste ouverte).

Sa nouvelle série de céramiques murales exemplifie parfaitement cette passion pour les antithèses : à la fois sculpturales et picturales, ces formes, modelées rapidement à partir d’une matrice géométrique, ont lentement dégénéré dans une visualité organique ; elles évoquent un torse, ou une carapace bien plus qu’une œuvre au minimalisme strict. Il les décrit comme des blasons, mais à l’opposé de la logique de signe qui les caractérise, il s’agit d’abstractions. Et leur gamme chromatique automnale (aubergine, bleu canard, violet) est aux antipodes des couleurs chatoyantes de l’héraldique médiévale. Quant à l’idée de faire cohabiter dans l’espace ces bas-reliefs avec une pièce en tissu à la matérialité précaire, elle relève elle aussi de ce même système d’antithèses (dans Golden Age, sa précédente exposition, les céramiques posées sur des cartons, et les coins de murs déformés, fondus, s’inscrivaient déjà dans ce principe).

Les arts décoratifs connaissent aujourd’hui un vrai retour de grâce dont on ne peut que se féliciter puisqu’il a permis d’étendre le vocabulaire visuel et technique d’un art contemporain englué depuis dix ans dans de jeux de référence culturelles un peu vains et des gestes de récupération tournant en boucle. Mais il a aussi généré des postures d’artistes-artisans qui semblent tout droit sorties de l’imaginaire fatigué d’un chief editor en mal d’idées à deux heures d’un bouclage, et, pour ce qui nous concerne, un « académisme de la céramique trash »[2]. Florian Bézu a bien conscience de ces phénomènes auxquels il ne peut rien. Toute technique peut tourner à vide. Toute poétique cohérente subit le risque d’être réduite à deux ou trois traits de style, et d’être pastichée, puis parodiée. Dans son cas, il faut donc en revenir au mot d’ordre de Groys : les enjeux de ce système sont à trouver dans sa poétique. « J’ai l’impression que mettre en relation une forme ou ce qu’elle représente avec son contraire permet d’exacerber un sentiment, une impression et d’atteindre une sorte de perfection » explique l’artiste, tout en se référant au genre poétique du blason et en citant Théophile Gauthier (dans les premiers titres imaginés pour l’exposition, certains étaient directement appropriés du recueil Émaux et Camées).

Les œuvres de Florian Bézu s’inscrivent ainsi dans une tradition lyrique. Elle prend des formes tantôt subjectives (certaines pièces relevant d’une expression toute personnelle, évoquant par l’image, l’objet, ou les références culturelles un rapport à son enfance ou son adolescence) tantôt plus nettement formalistes, inspirées du minimalisme ou même par endroits de Supports/Surfaces. Dans ce système poétique, chaque plaisir est gâté, chaque souvenir faussé, chaque forme déformée. Libre ensuite à chacun de voir dans ces abstractions des torses, des boucliers, des carapaces de tortue, des blasons, ou des allégories de la mélancolie.

 

[1] Boris Groys, Going Public, Sternberg Press, Berlin, New York, 2011, p. 15-16
[2] Florian Bézu, entretien avec l’auteur, août 2014

Florian Bézu

La Belle et la Bête,Florian Bézu ,Album panini, eau de javel et cadre, 31 x 34,5 x 4 cm © Florian Bézu