Art & Design

ENSA Dijon

23.10.2017

Publication

Décor de ville, décor de cinéma – quand l’inspiration cinématographique sert la scénographie urbaine

Cet ouvrage regroupe les contributions des étudiants de L3 dans le cadre de leur cours d’histoire du cinéma d’Isabelle Marinone à l’université de Bourgogne et des étudiants de 3ème année section design de l’école Nationale supérieure d’Art et de Design de Dijon.

Le thème développé ici est celui du paysage de la ville au cinéma.

En binôme (uB – ENSA) les étudiants ont développé un projet intégrant la notion de décor urbain inscrit dans la Ville de Dijon.

Par notre regard sur la Ville particulièrement photogénique, nous parcourrons Dijon pour en extraire le cadre, les lieux d’un scénario possible. Avec ou sans personnages, nos espaces ainsi révélés appartiennent à la fiction plus qu’au documentaire, imaginaire urbain plus que fragment du réel, c’est ce décor urbain que nous faisons éclore.

C’est une véritable expérience de la ville que nous avons souhaité créer peut être plus virtuelle que réelle, la question de l´image et de l’esthétique urbaines sont ainsi effleurées.

Engagés dans une démarche plastique pour inscrire la mise en scène des lieux, nous témoignons de notre regard.

 

Préface:

Révélateur des propriétés urbaines, le film, qu’il soit film de fiction ou film documentaire, nous aide à voir et à penser la ville. Chaque entité urbaine (quartier, rue, immeuble, etc.) possède une histoire irréductible et une identité culturelle, qui, perçue, peut être mise en valeur par le cinéma. Par ailleurs, notre culture cinématographique modifie notre perception de la cité et influe également sur notre conception de l’urbain.

 

Tel est le constat fait par Thierry Jousse et Thierry Paquot qui rappellent dans leur Encyclopédie de la ville au cinéma (2005) que les cinéastes Fritz Lang, Jacques Tati, Jean-Luc Godard, Wim Wenders ou encore Ridley Scott, « ont tous su remodeler la ville pour en donner une lecture unique ». La relation intime qu’entretiennent ces deux domaines n’est plus à démontrer. Revendiquée, célébrée, elle s’inscrit historiquement : le cinéma, depuis sa naissance en 1895 jusqu’à aujourd’hui, a toujours questionné la ville et les possibilités de la représenter. Fritz Lang, Michelangelo Antonioni, Serguei Eisenstein furent d’abord des étudiants en architecture et en décoration ; tandis que les chefs décorateurs Robert Mallet-Stevens, Lazare Meerson et Pierre Guffroy furent d’anciens architectes et dessinateurs. L’architecte, le scénographe, ou le cinéaste, tous utilisent le même langage, les mêmes outils, et se penchent sur les mêmes notions essentielles : celles de l’espace et du temps. Comme le cinéaste, l’architecte et le scénographe cherchent à raconter une histoire, imaginer un scénario, travailler des séquences et des plans.

 

Jean-Michel Frodon, dans l’ouvrage de Jousse et Paquot, recense quatre points communs fondamentaux :

 

  • La contrainte de la matière : l’architecture travaille notamment à partir des contraintes de l’espace, de la résistance des matériaux, de la densité, tandis que le cinéma recherche les lieux de tournage et les possibilités de création de décors.
  • La relation entre l’individu et le collectif : l’architecture et le film émergent de la vision individuelle d’un auteur (architecte, réalisateur), avant que cette vision ne soit confiée à un collectif (constructeurs maçons, opérateurs, monteurs).
  • Le besoin d’un financement (maître d’ouvrage et producteur).
  • Le rapport entre l’œuvre et le public : l’architecture comme le film sont orientés vers les masses et éprouvent une pression de la part du collectif. Comme le bâtiment sans habitant, le film sans spectateur perd de sa valeur et de sa cohérence.

 

Le film se constitue comme le produit de la fragmentation spatiale et de la discontinuité. L’architecture et la scénographie urbaine adoptent des logiques de juxtaposition, de collision, de rupture, de collage, de confrontation, de mouvement, de décentrement. On y retrouve le même intérêt pour le travail des surfaces et la déhiérarchisation des espaces, allant de la fluidité entre les lieux (raccord) à leur interpénétration (montage). Les espaces du film sont déformés par les focales, les mouvements de caméra et le montage. L’architecte et le scénographe compressent, dilatent l’espace comme le cinéaste sculpte l’espace filmique. Les mêmes sensations kinesthésiques sont développées afin de savoir comment traverser les espaces et comment toucher le promeneur / spectateur. L’architecture, la scénographie urbaine se vivent comme le cinéma dans une dimension de parcours. Penser, concevoir, lire un ouvrage architecturé s’exprime en terme de séquences où s’amménagent découpes, failles, cadrages, percements, textures et trames de façon à rythmer ce que l’on choisit de montrer.      

 

C’est en pensant ce rapport du point de vue pédagogique qu’est née l’idée d’une rencontre entre deux enseignements dijonnais, l’un tourné vers la Scénographie urbaine (« Le paysage de la ville » à l’ENSA porté par Hélène Robert), l’autre vers l’Histoire du cinéma (« Ville et cinéma » à l’uB porté par Isabelle Marinone). Deux enseignements ayant pour objectif le croisement d’approches d’étudiants de troisième année de ces deux formations, et dont les projets sont rassemblés dans cette publication. Durant quatre mois, les étudiants de l’ENSA ont élaboré puis présenté un projet scénographique avec pour thème la ville de Dijon, croisant références cinématographiques et artistiques. La cité apparait ici comme un sujet à part entière permettant d’engager une démarche plastique nourrie de sources, enrichie par une analyse fine des lieux, transposée par une vision plastique qui s’exprime par différents médiums. La représentation de l’espace métamorphosé est alors un des enjeux du projet. Les étudiants d’Histoire de l’art de l’Université de Bourgogne Franche-Comté, quant à eux, ce sont attachés au cinéma et aux références iconographiques de la peinture et des arts visuels pour enrichir les projets des élèves de l’ENSA. Ils ont par ailleurs conçu les écrits encadrant et valorisant les travaux des jeunes artistes.

 

Le partage des projets et des travaux s’est accompagné d’autre part de séances régulières de ciné-club où les étudiants ont pu s’appuyer sur les visions mélancoliques du New York de John Cassavetes, celles futuristes du Métropolis de Fritz Lang, les perceptions ludiques et comiques du Paris moderne de Jacques Tati, ou encore les déambulations poétiques des Etudes sur Paris d’André Sauvage.

 

Enfin, la rencontre des élèves autour des projections de films du cinéaste expérimental et documentariste Gérard Courant, – dont l’histoire s’ancre pour partie à Dijon -, a permis à tous les acteurs de ce projet pédagogique de saisir toute l’importance de la mise en présence et de l’expérience.

 

Cette initiative n’aurait pu être envisagée sans l’aide et la bienveillance de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art et de design de Dijon, du département d’Histoire de l’art et d’Archéologie, de l’UFR des Sciences Humaines de l’Université de Bourgogne Franche-Comté. Qu’ils en soient tous profondément remerciés.

 

                                         Isabelle Marinone et Hélène Robert