Art & Design

ENSA Dijon

28.04.2018

Exposition

« Allons à Baulme-la-roche »

10h -18h • Baulme-la-Roche

Exposition d’étudiant.e.s de l’ENSA de Dijon, dans le village et chez les habitants de Baulme La Roche (Côte d’Or)
- Commissariat : Robert Milin -

 

« La présente exposition fait suite à un enseignement proposé aux élèves ces trois dernières années à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Dijon. Elle réunit un choix de travaux d’élèves ayant participé à l’atelier de recherche Arts documentaires ainsi qu’à celui Mondes ruraux contemporains. Elle succède également à deux ateliers menés à Baulme La Roche, par l’artiste Olivier Leroi puis l’écrivain-jardinier-paysagiste Gilles Clément.
L’engagement sur le terrain, avec l’aide des habitants du village de Baulme était sous-tendu par les problématiques suivantes: la ville a besoin de la campagne et du monde agricole, notamment pour se nourrir, se détendre, pratiquer des sports de nature et de plein air. Mais qu’en est il des agriculteurs vis à vis de la ville ? Des représentations des urbains vis à vis des agriculteurs ? Le processus historique, qui dissocie la nature du projet agricole, a-t-il encore cours ? La révolution industrielle et productiviste en agriculture, encouragée par la Politique Agricole Commune (PAC) de l’Europe, a transformé l’agriculture par l’agrandissement et l’industrialisation des exploitations. Pourtant et dans le même temps, les urbains cherchent un rapport plus harmonieux avec une nature qu’ils supposent bonne. Quels sont alors les nouveaux habitants des campagnes ? Comment se transforme le paysage ? Quelles sont les interactions avec les animaux ?

J’ai alors demandé aux élèves d’aller sur le terrain pour observer, rencontrer, discuter, marcher.
L’occurrence nous a été donnée par le petit village de Baulme la Roche, en Côte d’Or. Comprenant une centaine d’habitants, ce village est situé à 24 km de Dijon, au fond d’un vallon agricole en demi-cercle, couronné par une falaise calcaire d’où s’envolent les parapentes. Je l’avais exploré pour une oeuvre sonore. Deux habitants m’avaient alors ouvert leur porte. Depuis, d’autres habitants et particulièrement le maire, se sont joints à eux pour ouvrir grand le village à des élèves des Beaux Arts.

Le rapport de l’art aux espaces de la campagne avait pour moi une évidence même si c’est la ville qui a fait l’art, l’a enseigné, l’a propagé. Sans même remonter aux mythologies de la déesse-mère et à la statuaire antique, souvenons nous dès le 15ème siècle des oeuvres des Frères de Limbourg: vers 1410 ces trois peintres réalisèrent des enluminures intitulées Les Très Riches Heures du Duc de Berry destinées
à orner un livre d’heures pour le Duc Jean 1er de Berry. Dans cette oeuvre majeure, le paysan était encore au premier plan, proche dans son travail, de la ville et du château des princes. Un peu plus tôt, en Italie, Ambrogio Lorenzetti, dans un but laïc et plus politique, peignait à la fresque, sur les murs de la Salle du Conseil Municipal de Sienne, une « Allégorie et effets du Bon et du mauvais gouvernement ». Cette oeuvre tout aussi importante, véritable fenêtre s’ouvrant sur un paysage du Trecento, montre les espaces ouverts des campagnes, l’environnement agricole des villes les circulations incessantes entre le monde agricole et celui, décisionnaire, des villes. Ces flux, comme les attitudes des hommes et leur expression, se font dans l’harmonie par « les effets du bon gouvernement des hommes ». Lorenzetti avait peint aussi, dans les parties les plus sombres, l’allégorie du mauvais gouvernement et les dégâts résultant des mauvaises décisions affectant le bien commun.
Pourtant l’évidence que j’ai évoquée, n’a pas été forcément partagée, par un monde de l’art académique, qui peinait à représenter le monde paysan, entre idéalisation (Watteau) et réalisme (scènes de genre). Mis à part la parenthèse des Frères Le Nain en France, au 17ème siècle, c’est surtout la Flandre dès le 16ème, puis la Hollande au 17ème siècle qui feront la part belle aux paysages et aux représentations des campagnes. En France c’est le 19ème siècle qui fera toute sa place, en peinture (l’école de Barbizon, Courbet, etc.) et en littérature (Balzac, Zola, Flaubert etc.) à des évocations ou de grandes représentations du monde rural. Dans la première moitié du 20ème un monde sépare L’Angélus de Jean-François Millet, de l’esthétique formelle et expérimentale de l’art moderne.

C’est l’avènement de la photographie au 20ème siècle (particulièrement aux Etats Unis) puis celle de l’art documentaire filmique, qui va déconstruire l’image canonique d’une campagne éternelle, que L’Angélus de Millet exprimait, sans critique, au bénéfice d’une méditation virgilienne sur l’humanité laborieuse.
Aux Etats-Unis dans la période où John Steinbeck publiait les Raisins de la Colère la photographe Dorothea Lange et son mari Paul Taylor (économiste), publièrent An American Exodus (1940). Par un montage non illustratif, mêlant analyses textuelles et photographies, Lange et Taylor donnaient àvoir dans les années 1935-40, la situation critique dans laquelle se trouvaient plus de 300 000 Américains du monde rural. A l’image du Tom Joad de Steinbeck, ces américains furent contraints, depuis le milieu des années trente, à l’exode rural vers la côte Ouest des Etats-Unis où ils allèrent de désillusions en désillusions. Un peu plus tard dans Let Us Now Praise Famous Men, l’écrivain James Agee et le photographe Walker Evans exploraient à leur tour les régions appauvries du Sud Americain.
Dans le monde de l’art contemporain qui suivit, notamment après la guerre 1939/45, c’est plutôt une mobilisation sur l’idée de nature qui s’est faite à travers les engagements dans le land Art aux Etats Unis, ou du Earth Art en Europe, sans oublier les propositions écologistes et militantes de Joseph Beuys. Il participa à la fondation d’un parti vert en Allemagne et réalisa en 1982 pour la Dokumenta 7 l’oeuvre, toujours visible, 7000 chênes.

Depuis quelques années la prise de conscience collective de la fragilité et de la dégradation de l’environnement entraîne aussi un renouveau de l’intérêt des jeunes artistes pour ces questions de la ruralité. Du point de vue de la photographie documentaire, je pense au travail de Sylvain Gouraud approchant le monde agricole par le dispositif de l’enquête. Sylvain Gouraud met ainsi en évidence l’existence de tentaculaires réseaux hétérogènes d’intérêts, façonnant les nouveaux paysages et contaminant la nourriture des humains. D’un point de vue plus subjectiviste, jubilatoire et plastique je pense aussi à l’artiste Pascal Rivet qui s’immerge dans les milieux populaires et les campagnes, assumant son regard d’enfant mais restant lucide sur les tragédies qui font tout basculer. Flottant entre images et expériences, il vient réifier par d’immenses sculptures de tracteurs à l’échelle 1, les images qui peuplent les imaginaires les faisant basculer par la sérigaphie et la broderie dans des univers plus tragiques, comme des métaphores de la perte du sens de l’agriculture confrontée au monde globalisé et à ses intérêts.

De tout cela qu’en ont retiré nos jeunes artistes de l’ENSA Dijon, stimulés qu’ils furent par le village de Baulme ou par d’autres expériences dans le milieu rural ? J’ai regroupé leurs travaux en deux notions: Les pratiques documentaires et les mythologies personnelles. C’est une approche documentaire qu’ont adopté particulièrement Charlotte Jeanningros – vidéo impressionniste -, Coline Jourdan – documentaire critique – et Yang Wang – photographies et monde social-. On pourrait y ranger aussi les travaux proposés par Charlène Delavacq et Rosalie Piras – interpellations sur l’enjeu de l’eau, par la méthode du design – et Bastian Peyrou – photographies de la géologie du paysage dominant à Baulme La Roche – .
Sous l’appellation Mythologies personnelles, j’ai choisi les travaux des élèves qui mettent l’artiste au centre de la proposition, par l’expérience de vie et ce que l’auteur éprouve en son for intérieur, jusqu’aux limites de l’intime. Il ne s’agit pas de mythologies séculaires liées à un destin collectif mais plutôt de micros-mythologies récentes, telles que Roland Barthes a pu les décrire quand il parlait de l’automobiliste des années soixante au volant de sa DS- Citroën.
Il en va ainsi du canoë d’Eva Pelzer glissant sur une haie de thuyas, de Capucine Goguet jouant d’un cerf volant de feuilles mortes et courant dans une tempête de neige au bord de la falaise de Baulme. On peut y associer Ambre Mariotte délimitant ses lieux imaginaires et ses paysages par la sculpture et la photographie. De son côté, Elodie Collin entame un dialogue avec sa mère dans un espace que la jeune artiste a vécu comme une réclusion loin de la ville. Le trio Bonnard-Dufour-Jouvin assume, lui, la figure de l’étranger que nous pouvons tous devenir à un moment ou à un autre de nos existences et décide ainsi de mener un travail à Baulme La Roche, en débutant une sorte de paysage identitaire. Enfin Gaspar Fougeroux a vu dans le problème politique et écologique de la maîtrise de l’eau dans le village l’occasion de réaliser son Dinodo, une maquette en forme de squelette d’un réseau hydraulique. Celui-ci aurait disparu sous les effets conjugués de la sécheresse et de l’oubli. »

Robert Milin, mars 2018

 

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